Olexiy Haran
Media
Views: 31
5 November 2019

Olexiy Haran: «Pour l’Ukraine, la procédure d’impeachment de Donald Trump est une affaire américaine»


Donald Trump a déclaré qu’il aimerait que le président ukrainien vienne à la Maison Blanche et qu’il espérait que Volodymyr Zelensky répondrait favorablement à une telle invitation. Un entretien téléphonique entre les deux dirigeants le 25 juillet dernier, au cours duquel Donald Trump avait demandé à Volodymyr Zelensky d’ouvrir une enquête sur Hunter Biden, le fils de Joe Biden, ex-vice-président de Barack Obama et candidat à l’investiture démocrate, a entraîné le lancement d’une enquête par les démocrates à la Chambre des représentants en vue d’une destitution du président américain.

Olexiy Haran est professeur de Sciences Politiques à l’université nationale « Académie Mohyla de Kiev ».

Comment l’Ukraine vit-elle la procédure d’impeachment dont fait l’objet Donald Trump au Congrès américain suite à son entretien téléphonique avec le président Zelensky de l’été dernier ?

Le déroulement de l’enquête aux Etats-Unis est suivi de très près, au jour le jour, par la presse et les chaînes de télévision ukrainiennes ainsi que sur les réseaux sociaux. Notre pays est très politisé et si l’affaire intéresse particulièrement le monde politique et ceux qui suivent l’actualité, l’opinion publique se perd un peu dans tous les détails. Elle décroche un peu.

Quelles sont les réactions parmi ceux qui suivent les événements ?

Elles sont divisées. Les experts qui critiquent Volodymyr Zelensky reconnaissent certes que Donald Trump a effectué sur lui de fortes pressions mais que la réaction du président ukrainien n’a pas été suffisamment forte. A leurs yeux, il a écouté en approuvant ce que lui disait son homologue américain et il l’a même flatté. Ceux qui défendent et appuient Volodymyr Zelensky estiment que du fait du caractère intense, simpliste voire confus de Donald Trump et de sa manière de ramener les questions internationales à sa propre personne, il se devait d’adopter ce ton de flatterie à son égard. Le président des Etats-Unis est un partenaire de première importance pour l’Ukraine à qui il est difficile de s’opposer d’une manière abrupte ou de dénoncer ses pressions quelles qu’elles soient, argumentent-ils.

Maintenant, tous les experts reconnaissent que Donald Trump a bel et bien fait pression sur notre président. Il a sans cesse ramené la conversation sur l’affaire Biden. Il ne voulait visiblement pas parler d’autres choses. C’est très clair. Cette pression semble aussi illustrée par le report de livraison de certains armements par les Etats-Unis bien que certains officiels américains évoquent des délais dus à des procédures internes au Pentagone. Toutes les forces politiques sont d’accord en tout cas pour dire que c’est un scandale qui ne concerne que les Américains, que c’est une affaire purement intérieure et que le rôle de notre pays n’est pas d’intervenir dans cette affaire. Ce serait trop dommageable pour l’Ukraine. Maintenant, cela ne doit pas nous empêcher d’enquêter s’il y a des preuves matérielles qu’il y a eu des infractions à la loi. Mais, dans ce cas, c’est à la justice américaine de s’adresser aux autorités judiciaires en Ukraine. C’est la procédure normale.

 

"Nous sommes inquiets du changement d’attitude de certains leaders européens dont votre président Emmanuel Macron, qui semble vouloir normaliser les relations avec la Russie. L’Ukraine craint que cela ait une influence sur les négociations dans le cadre du “format Normandie” sur la situation dans le Donbass"

 

L’Ukraine craint-elle de subir des contrecoups de cette affaire?

Il faut reconnaître que depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’aide des Etats-Unis en matière de fournitures d’armements a été plus importante et plus généreuse que celle fournie sous la présidence Obama. Dans le même temps, les sanctions contre la Russie ont augmenté. Le président américain s’est très clairement prononcé contre le projet de gazoduc Nord Stream reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique et auquel l’Ukraine est opposé. Le soutien américain s’est renforcé ces dernières années. Ce n’est pas du seul fait de Donald Trump mais de l’appui bi-partisan dont bénéficie notre pays au Congrès des Etats-Unis. Et nous ne voulons pas perdre cet appui. De ce fait, l’invitation lancée par le président américain à Volodymyr Zelensky de venir prochainement à la Maison Blanche est très importante, même si elle est sans doute due à l’affaire Biden. Donald Trump doit vouloir démontrer qu’il n’y a aucun rapport entre cette dernière et les relations entre l’Ukraine et les Etats-Unis.

Maintenant, allez savoir comment les choses vont évoluer. Mais ce n’est pas notre seul souci. Nous sommes aussi inquiets du changement d’attitude de certains leaders européens dont votre président Emmanuel Macron, qui semble vouloir normaliser les relations avec la Russie. L’Ukraine craint que cela ait une influence sur les négociations dans le cadre du « format Normandie » sur la situation dans le Donbass (il rassemble les deux belligérants que sont l’Ukraine et la Russie ainsi que l’Allemagne et la France) sous les pressions russe, française voire américaine, l’Allemagne d’Angela Merkel étant plus compréhensive vis-à-vis des positions ukrainiennes. Nous avons fait déjà des concessions unilatérales à l’égard de la Russie et nous n’avons pas vu de gestes de réciprocité de sa part.

Volodymyr Zelensky est sincère. Il veut vraiment la paix mais ce n’est pas un expert en matière de négociations internationales. Il a une approche un peu naïve et pense que Vladimir Poutine veut aussi la paix. Ce qui fait débat parmi les spécialistes ukrainiens, beaucoup pensant que le président russe n’est prêt à négocier qu’à ses propres conditions.

Source: l'Opinion

Top